Tu devrais voir quelqu'un

Anne-Florence Ditcharry • 11 mars 2026

“ Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas,
c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles. ”

Sénèque 



Travail de synthèse portant sur l'ouvrage  de :


Maud LE REST 

« Tu devrais voir quelqu'un... »

Editions Anne Carrière / Oct. 2024

À partir d'une compilation de témoignages souvent masculins, l'auteure traite ici de la pratique genrée des hommes et des femmes lorsqu'ils souffrent de troubles mentaux. Alors que les femmes pensent "naturel" de s'en ouvrir à des tiers (amies ou professionnels), les hommes restent souvent enfermés dans une série de résistances qu'il s'agit de déconstruire afin de rompre leur isolement, voire leur détresse, et ainsi de consolider leur couple.

1. Le constat : Un désert médical masculin


Quelques chiffres d'abord pour évaluer l'ampleur du problème :


  • D'après l'Institut français d’EMDR (2022) seuls 30% des personnes ayant recours à la psychothérapie sont des hommes.
  • Selon une étude publiée dans la Revue European Psychiatry en 2015, seuls 8% des hommes ont pris au moins une fois un antidépresseur ou un anxiolytique dans leur vie, contre 15% des femmes.
  • Une enquête statistique de Psychologue.net démontre que 66,5% des français intéressés par la psychologie en ligne sont des femmes et 33,5% des hommes.


2. Les freins : L'Alexithymie et le poids de la virilité


  • Les hommes souffriraient davantage d'Alexithymie, une difficulté à identifier, différencier et exprimer ses émotions ou celles d'autrui. Si 13% de la population souffre d'Alexithymie, sa prévalence chez les hommes est 2 fois supérieure à celle des femmes. Cette Alexithymie qui bloque souvent le dialogue dans les couples où un des partenaires (souvent l'homme) hésite à évoquer ses besoins, ses désirs, ses émotions... de peur d'empirer les choses.
  • Durant les 30 dernières années, selon une étude statistique du Survey Center on American Life (2021), les groupes d'amis sont devenus de plus en plus restreints et le nombre d'individus n'ayant personne à qui se confier a augmenté de façon alarmante. Il y a 30 ans, 55% des hommes affirmaient avoir au moins 6 amis proches, ils sont 27% aujourd'hui. 15% d'entre eux disent n'avoir aucun ami proche, soit 5 fois plus qu'en 1990.
  • D'après le Système de Santé britannique, 77% des hommes ont déjà souffert de symptômes d'anxiété ou de dépression, mais 40% des hommes n'ont jamais parlé à personne de leur vie sentimentale. 40% d'entre eux affirment qu'ils n'iront pas chercher de l'aide, à moins d'avoir des pensées suicidaires.


3.  Les conséquences : Solitude et transfert de charge


Non soigné, la souffrance des hommes s'exprime souvent sous forme de changements de comportements, d'irritabilité, d'agressivité... et une tendance à s'auto-médicamenter. Notamment à travers une consommation abusive d'alcool, de drogues, de pornographie ou par le jeu compulsif.


Dans notre culture patriarcale qui empêche les hommes de pleurer, leur fait rejeter la psychologie en bloc et parfois minimiser leur violence... c'est, dans les couples hétéros, à la femme qu'incombe la lourde tâche de traiter de santé mentale.


Selon une étude menée en 2023 par Doctolib et l'Institut ODOXA, 8 millions de français reçoivent chaque année des soins en lien avec leur santé mentale... et ce sont, à 78%, les femmes qui prennent rendez-vous avec un psychologue.


Les hommes ont du mal à se décoincer, y compris dans la communication avec leurs proches. Selon une étude IPSOS (en 2016 et en Belgique) les hommes ne sont que 3% à admettre pouvoir évoquer leur doutes, 5% leurs relations amoureuses et 6% leur sexualité.


En fait, une hypothèse s'impose : si les femmes consultent autant, c'est une en grande partie parce que les hommes consultent très peu. Pour information, le temps de consultation des femmes est à 80% environ dédié aux problèmes de couple, de sexualité ou de relation avec les hommes !


Le mépris des problématiques de santé mentale par de nombreux hommes est révélateur d'une perception sexiste de la psychologie.


Si les hommes – comme les femmes – sont concernés par les problèmes mentaux (notamment les troubles anxieux et la dépression), les hommes consultent beaucoup moins et arrêtent leur thérapie bien plus tôt :


  • s'ils ne perçoivent pas immédiatement une amélioration
  • s'ils considèrent que la prise en charge ne satisfait pas pleinement des critères objectifs.


La plupart des hommes admettent entretenir un rapport utilitariste à la psychologie :

"Si mon problème n'est pas résolu dans un temps imparti, alors le travail que je fais avec moi-même ne sert à rien". Comme on soigne une sinusite à coups d'antibiotiques, une dépression doit être curée, dégagée, et ce dans des délais rapides.

4.  Vers un changement de paradigme 


Bien souvent, les hommes vont consulter "à reculons", "semi contraints et forcés" par la pression de l'entourage. En creux, on peut y voir une forme de honte sociale genrée. Ce sont les femmes qui sont folles et il est hors de question d'en faire partie. "Je ne suis pas hystérique comme ma femme".

En clair, c'est très compliqué d'être faible en tant que mec ("on n'a pas le droit d'aller mal"). Les garçons sont éduqués de façon à être suffisamment compétents et autonomes pour se débrouiller seul sans demander d'aide et cette socialisation différenciée explique en grande part leur résistance pour aller consulter. "Chercher de l'aide, c'est pour les faibles".


Lorsque les hommes ont "le déclic" et vont consulter, c'est très généralement à partir d'une ou de plusieurs femmes. Classiquement, quand un lien se casse ou se délite... l'homme peut faire la démarche d'aller consulter. Lorsque la femme – à qui incombe le travail de pacification des couples – ce qu'elle fait en travaillant sur elle (!) ne veut ou ne peut plus assumer cette fonction... l'homme est invité à s'occuper de lui !


Dans l'esprit de bien des hommes, leur femme ou leur compagne doit être suffisamment bienveillante pour les écouter et les accompagner quand ça ne va pas. Le problème se complique aussi, quand on sait à quel point les femmes ont été éduquées et socialisées sur l'axe de la prise en charge du soin apporté à l'autre... "le soin, c'est un truc de femmes !"


Si les femmes ont généralement au moins une amie qui "sera là" quand "ça va mal", les hommes quant à eux, sont généralement intimement seuls.


Même s'ils sont en lien avec une bande de potes, ils éprouvent le plus grand mal à se confier concernant leurs difficultés, leurs angoisses. L'éducation reçue les amène à enfouir nombre de leurs émotions, à cacher leurs ressentis. Les relations amicales qu'ils peuvent avoir restent complètement sous-exploitées, les confortant ainsi dans une grande solitude. Les références éducatives reçues fixent la plupart des hommes dans le cadre d'une compétition. Ce faisant, il ne leur est pas aisé de se confier (surtout à un autre homme). Il leur faut ne pas perdre de place dans la course à la masculinité, et à tout moment, "garder son rang", comme si parler de ses émotions pouvaient les déviriliser.


La norme de ce que l'on attend socialement de l'homme, c'est aussi de préférer l'humour aux conversations sérieuses et intimes. L'humour serait-il une façon de se protéger du sentimentalisme handicapant dans la grande compétition de la virilité ? Comment espérer dans ce cadre que les hommes s'occupent de leur santé mentale... voire de celles de leurs amis ?


À quoi attribuer cette difficulté, sinon à une culture machiste qui sous-estime le mal-être des hommes et surinvesti celui des femmes ? Les mœurs patriarcales enseigneraient aux hommes une forme de stoïcisme affectif d'après lequel ils seraient d'autant plus virils qu'ils ne ressentent rien ! Et même s'ils ressentaient quelque chose... la réponse virile consisterait à étouffer ces émotions, à les oublier et à espérer que les troubles s'en aillent d'eux mêmes.


De nombreux hommes restent enfermés dans les stéréotypes genrés. En 2024, le Haut Conseil à l'Egalité des Femmes et des Hommes publiait une étude qui montrait que :


  • 50% des hommes de 25 à 34 ans considèrent que les femmes doivent s'arrêter de travailler pour s'occuper de leurs enfants.
  • 31% des hommes pensent qu'il faut être violent pour être respecté.


En fait, un homme (un vrai) doit remplir 3 critères :


  • Avoir une apparence masculine.
  • Avoir un mental de guerrier.
  • Pouvoir entretenir une femme.


S'ils échappent à cette norme, les hommes sont doublement jugés, par leurs pairs et par eux-mêmes.


L'obligation de performance les ruine psychologiquement (au travail, au sport, au lit...) un homme qui n'assume pas la sécurité de son foyer est supposé moins viril. Il se joue ici la peur de n'être pas, ou plus désiré, comme une émasculation symbolique.


Se taire et paraître viril sont les pierres angulaires de la masculinité traditionnelle, alors qu'une étude IFOP publiée en 2022, indique que 60% des femmes hétéros voudraient partager leur vie avec un homme "déconstruit".


5.  Pour conclure


Au global, psychophobie et sexisme travaillent main dans la main et la plupart des hommes s'évertuent à ne pas correspondre aux pathologies évoquées comme "hystériques", de peur de passer pour fous, ou pire pour des femmes. D'où un repli sur soi, une intériorisation des souffrances et un déversement de la charge émotionnelle sur la conjointe (ou sur les enfants).


Une première étape vers une meilleure communication dans le couple hétérosexuel consiste à arrêter de penser que la femme est hystérique dès qu'elle émet un avis de manière un peu véhémente, et d'autre part, pour les hommes, de ne pas avoir peur de cesser de correspondre à un modèle patriarcal absurde qui encourage chez eux le silence et la colère.



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